
Le petit Jérousalem à la gorilka au piment rouge
Par Anna Ognyanik
Le soleil brûle la tête, une bonne demi heure on reste là, au milieu de la rue à un goût d’une province qui croustille sur les dents. Et combien il nous faut encore rester là, on ne le sait pas. On nous a dit d’attendre. Ben, on attend. Nous, c’est moi, interprète et le reporter, comme toujours. Nous, ou plutôt lui, on veut décrocher l’entretien avec un leader spirituel des Hassidims, des juifs orthodoxes à Ouman, petite ville un peu loin de Kiev. L’ambiance d’une incertitude absolue, d’un temps à autre, un intermédiaire nous croise, avec un signe de tête, tout n\'est pas perdu, soyez là, il faut attendre. On attend, nous.
Un paysage est un peu ambigueux. Tout est comme toujours, sauf quelque chose ne va pas. Des rues soviétiques miteuses, du carrelage ébréché des HLMs, tout est bien familier, pourtant un petit brin de détail paraît mal assorti. Des passants dans la rue où on reste comme deux clous solitaires, font va et viens, on voit des chapeaux de feutre, des chapeaux de fourrure, bizarrement immenses, ou aussi des kippas, probablement, celles-ci à la manière sans façon, des mèches soigneusement mis le matin, des «tsitsites», comme ils disent, des ficelles qui sortent de leurs caftans noirs bien fermés, on entend un langage qui fricatise sourdement dans la gorge. Sauf la fille au kiosque d’en face – certes, une fille d’Ouman – leur répond hardiment en yidish, une tablette de chocolad, dit-elle, oui, oui, casher, dit-elle, oui, oui, trois shekels, s’il vout plaît. Nous, on attend toujours...
Un jeune homme à un visage tanné par un soleil d’ailleurs va vers nous. Le reporter aborde un sujet avec lui, puis propose de faire deux pas vers l’autre côté de la rue, où il y a de l’ombre. Il ne peut pas, c’est interdit. Interdit quoi ? De traverser la rue. Voyez-vous cette limitation du sens sur le bitume ? Un Koen –et moi, je suis Koen - ne peut pas y mettre le pied de l’autre côté. Alors vous faites comment pour accéder à la tombe de tsadik ? Il vous faut bien traverser la route ? Voyez-vous le passage au-dessus de la route, là ? C\'est par là que j’y viens. Il y avait encore des questions sur le bout de la langue du reporter, mais l\'homme s\'en va déjà, en laissant échapper un timide «au revoir». J’ai voulu dire « au revoir », mais il nous a déjà tourné le dos. Je crois avoir compris, une autre interdiction, ne pas regarder les femmes... On reste toujours là, on attend, la musique tonne, mes tympans faillent éclater. On nous a dit les Hassidims le font exprès, le jour et la nuit, pour faire partir les gens du quartier. Il y a quelque chose en cela qui est loin du pardon de tous, de la miséricorde et de l’amour à l’autrui. Surtout lorsqu’une flamme méchante fait l\'ombre dans l’oeil de celui qui mentionne la manoevre.
Une silhouette frêle derrière l’enceinte nous fait signe d’approcher. Ouf. Je me voyais déjà comme Al Pacino dans ce film sur un journaliste qu’on emmène les yeux bandés pour interviewer le leader de Hamas. On arrive. Daniel Dayan peut vous parler. On y va. Un vieil homme biblique à un beau visage, un peu fatigué, à une longue barbe grise. Il nous invite à s’assoire, nous verse de l’eau minérale, la chaleur étouffe. Il parle des débuts du pèlerinage à Ouman. Les dernières années gorbatchoff, 200 Hassidims sont venus honorér la tombe de leur saint, perdue dans un potager d’un résident local. A l\'époque, les citadins les suivaient du regard, pour eux c’étaient de drôles de types. C’est aujourd’hui, les panneaux sur les immeubles sont partout en yidish qu\'on a l’impression de ne pas se retrouver en province ukrainienne, mais dans la ville de Jérousalem, dans ses quartiers orthodoxes.... La conversation serpente. Et notre interlocuteur, il a fait quoi dans sa vie d’avant ? Je suis comédien, dit-il, j’ai tourné à Hollywood, avec Travolta. Ah bon ?! Mais si. Ayve, les voyes du Y.H.W.H. sont impénetrables... |